Séance de coloriage musical 2.0 avec Crayon

Séance de coloriage musical 2.0 avec Crayon

Difficile de résister aux jeux de mots avec un tel nom de scène et une première carrière d’illustrateur – pourtant, quand on écoute la musique produite par Crayon, ce n’est pas l’envie de rire qui nous submerge. Avec son dernier EP Post-Blue, l’artiste signe une collection de titres plutôt mélancoliques et très énergiques, fusion bien maîtrisée pour un talent qui se façonne une véritable identité haute en couleur. Si vous ne connaissez pas encore son univers paradoxal, prenez place pour un voyage aussi bien auditif que visuel.

Crayon, un artiste à plusieurs facettes

En 2011, après des études d’art écourtées car en désaccord avec son besoin de liberté d’expression et des débuts en tant qu’illustrateur, Crayon se lance dans la création musicale, dans sa chambre. Baignant dans l’univers des soirées parisiennes, il est repéré par le label Kitsuné qui va le faire connaître. Son dernier EP est sorti avec Roche Musique.

Accompagné sur scène et parfois sur ces compositions de Fhin (qui a récemment fait la première partie de Petit Biscuit) et Luke Anger, le producteur a besoin de se sentir bien entouré :
“Le fait de ramener un groupe, mes potes, ça fait un peu écran et je me retrouve moins à poil sur scène”. Ce fonctionnement de producteur qui compose avec plusieurs artistes se démocratise et cela lui convient : “C’est un peu comme ces groupes à la Tame Impala où tu as un producteur qui compose les trucs de base et après les fait rejouer avec ses musiciens sur scène et en studio”

Crayon et les couleurs : la synesthésie

Peut-être que le rapport à la musique de Crayon est influencé par son côté artistique de dessinateur ou simplement guidé par un processus créatif tout personnel, une chose est sûre, il sait se servir d’une large palette pour transmettre des émotions primaires : “Quand tu crées, tu peux vraiment avoir une image très précise en tête, ou une couleur ou une teinte et faire que ton son ce soit ça et tu vas travailler tes textures sonores en recherchant ça précisément”

“Tu mélanges du pourpre avec du rose pâle, tu mets du bleu et tu te fais un coucher de soleil ou une cave noire avec de la fumée et une punaise, ça dépend vraiment du tableau que t’as en tête”

Parlant de couleur, pourquoi appeler le titre de son dernier EP sur l’anxiété, presque l’agoraphobie “Pink” ? Barbie ne m’a jamais semblée flippée, mais personne ne connaît vraiment les pensées des autres. Spoiler alert, vous ne verrez plus le rose de la même façon: “Les Xanax sont roses et c’est vraiment cette couleur que j’avais en tête, ce rose un peu pâle, un peu chimique et je voulais que le clip symbolise ça. Le morceau est construit comme des voix dans ta tête avec une seule au début puis tu deviens de plus en plus schizophrène avec toutes ces voix enchevêtrées qui te donnent l’impression d’être encerclé”

“C’est un peu cliché de l’artiste, il y a toujours des fins thérapeutiques. C’est moins cher de faire de la musique car j’aurai besoin de séances de 7 ou 8h par jour”

A propos de clip, ne soyez pas étonné que celui d’After the Tone soit noir et blanc alors que je vous ai vanté depuis 2 minutes les couleurs de Crayon, co-directeur artistique : “Le noir et blanc sont vraiment les couleurs du morceau, c’est très binaire. Le clip est une oeuvre de cinéma expérimental : ce sont des images d’archive que mon pote Darius a recoupé au montage pour donner un mouvement.”

Crayon et sa musique : la soul 2.0

“J’aime bien le terme soul 2.0, mais c’est peut-être 3 ou 4.0. Je me suis très inspiré de la néo-soul avec l’école de D’Angelo et la soul 2.0 c’est le côté électronique. C’est presque un oxymore parce que la soul c’est la musique de l’âme et l’électronique ça a une connotation beaucoup plus froide. Je me reconnais dans cette démarche d’humaniser la musique avec le côté pratique et l’énergie que tu peux avoir avec l’électronique”

“Tous les trucs où tu as un rapport nostalgique jusqu’à un âge où ça te forme encore, 18-19 ans, ça reste à vie”

Crayon et son Post-Blue : au-delà des maux

Après plusieurs succès et un travail remarqué, Post-Blue est un nouveau chapitre dans le travail de Crayon, qui l’admet volontiers : “Mon dernier EP est autobiographique, plus authentique, je me suis plus impliqué. J’ai essayé de raconter en chanson plutôt que de commencer par des concepts plus abstraits.”

Après cet enchaînement de titres assez sombres, on a hâte d’écouter les prochaines pépites sculptées par l’orfèvre : “C’est une vision du post blues. J’aime la notion de post quelque chose, car c’est ce qu’on va garder de positif d’un mouvement.”
Effet d’annonce pour de prochains titres moins ombrageux ? C’est ce que semble nous dire le choix du titre de clôture de Post-Blue : “C’est lié avec l’histoire globale que cet EP raconte : le protagoniste doit s’en aller.”
Heureusement, Crayon est un artiste à la fois torturé et acharné qui travaille en permanence sur de nouveaux sons avec divers autres musiciens. To be continued.

Pour clôturer ces lignes, j’emprunterai moi aussi quelques mots à Gainsbourg pour qualifier ma façon de voir Crayon, et les raisons de le suivre : “Je connais mes limites. C’est pourquoi je vais au-delà.”